vendredi 13 août 2010

introduction au tachelhit

Linguistique générale du tachelhit


Le dialecte berbère chleuh (tachelhit, en berbère) est, de loin, le plus important du Maroc par sa population et même de tout l'ensemble berbère. Il s'étend sur la plus grande partie du système atlasique : Haut-Atlas (en partie), Anti-Atlas et Souss. Couvrant une aire géographique importante, au relief varié, le chleuh connait évidemment de sensibles variations linguistiques selon les parlers.

pourtant ce dialecte présente une indiscutable unité par contraste avec les autres dialectes du Maroc. On examinera ci-dessous ses principales caractéristiques:

Phonologie :

Le chleuh est un dialecte qui appartient, globalement, au type “occlusif” : sauf phénomène micro-local, les consonnes berbères /b,d, t, g, k/ restent occlusives, contrairement à ce qui se passe dans les autres aires dialectales berbères marocaines, Rif et Moyen-Atlas, où la spirantisation des occlusives est un phénomène très largement attesté, sinon généralisé.

De ce fait, mis a par les phonèmes d'emprunt à l'arabe (pharyngales et quelques emphatiques), le système consonantique du chleuh apparait comme un bon représentant du système phonologique minimum (et primitif) du berbère. On note dans ce dialecte une très forte tendance a la labio-vélarisation des consonnes palato-vélaires (/kw, gw , kkw, ggw ,xw,qw.../); certains parlers du Haut-Atlas tendent a généraliser ce trait a toutes les occurrences palato-vélaires et même aux labiales [bw, fw].

Le vocalisme est, lui aussi, extrêmement simple puisqu`il se réduit au triangle vocalique élémentaire /a, i, u/. La voyelle neutre, non phonologique (schwa) y est particulièrement labile et ténue; elle semble même absente dans la plupart des réalisations, ce qui amène de nombreux auteurs à ne pas la noter; on peut certainement admettre que la majorité des consonnes du chleuh peuvent assumer la fonction de centre de syllabe: cela parait évident pour toutes les consonnes vocaliques classiques (liquides et nasales) ainsi que pour toutes les continues; cela est très vraisemblable pour la plupart des autres consonnes, même sourdes et occlusives.








Grammaire - Syntaxe

Dans la syntaxe de base, la caractéristique la plus marquante est indiscutablement la généralisation de la phrase nominale à copule verbale g “faire / être” (g + nominal a l`état libre). Ce type de syntagme prédicatif, bien attesté dans tout le Maroc, est connu a l`état de traces en kabyle et touareg; en tachelhit, il est d`un emploi très généralisé et semble avoir remplacé de manière systématique les séquences à auxiliaires de prédication d (d + nominal) bien connues dans tout le reste du berbère nord mais qui ne sont plus attestées qu'à l`état résiduel en chleuh, notamment en contexte négatif. On y relève ainsi: iga aderghal = “il est aveugle / mal voyant” mais au négatif “ur igi aderghal” coexiste avec la phrase purement nominale “ur d aderghal”.

Parmi les traits morphologiques caractéristiques, on relèvera également le maintien de l'accord de nombre du participe verbal que la plupart des autres dialectes berbères nord tendent a traiter comme forme invariable: “iddan” (sing), ddanin (plur.), participe du verbe “ddu” (aller). En revanche, le chleuh, comme l`ensemble du Maroc, a complètement abandonné l'ancienne conjugaison par suffixes des verbes d'état qui, ici, se combine avec le jeux “standard” des indices de personnes.

Mais c'est sans doute au niveau du système verbal que la tachelhit présente les spécificités les plus marquantes; on peut même le considérer comme l'un des systèmes les plus évolués de l`ensemble berbère. Evolution au niveau des signifiants,
- avec la constitution d'une nouvelle forme par association obligatoire de la particule “ar” à l'aoriste intensif (ar iteddu, “il va”)
- avec une forte tendance (notamment dans le Souss) a perdre le thème de prétérit négatif (“ theme en /i/”), et surtout,
- avec la dissociation et la démultiplication des formes issues du complexe “ad” + aoriste: “rad” (issu de “ira ad”) a valeur temporelle (futur) s'oppose désormais a “ad” (à valeur modale) et des formes de futur immédiat se sont constituées dans de nombreuses régions à partir de complexe “ddu” (“aller”) + ad + Aoriste) ( > ddad + aoriste).

Et bien sûr, corrélativement, au niveau des signifiés et du fonctionnement global du système, avec la “naissance” du temps (Leguil, Cf Bibl.), induite par la distinction entre le modal (ad) et le temporel (rad / ra), et par la généralisation de la valeur de concomitance (donc de présent) du complexe “ar” + aoriste intensif. Le système verbal chleuh est ainsi celui qui, le plus nettement, a introduit la temporalité dans un système primitivement aspectuel. (Cf “Aspect” EB)

Lexique :

Le lexique chleuh, bien que présentant une forte influence de l'arabe comme tout le berbère nord est néanmoins l'un des moins contaminés : le taux d'emprunts a l'arabe, établi a partir d'une liste diagnostic, est de l'ordre de 25 %, bien inférieur a celui des dialectes méditerranéens (kabyle: 38 %) (Chaker 1984).

Le chleuh (du moins un certain nombre de ses parlers) est également l'un des rares dialectes a avoir conservé l`ancienne numération berbère, bien que dans les zones de contacts intenses (notamment urbaines), la numération arabe ait tendance a se répendre.

Études linguistiques et développements récents

Le chleuh a été l'un des dialectes les plus étudiés par la tradition berbérisante occidentale; a la fin des années 1920, on disposait déjà de travaux descriptifs et de corpus importants (Stumme, Destaing, Laoust, Justinard). Il a connu un tres vif regain d'intérêt depuis une vingtaine d'années du fait de la formation rapide d'une nouvelle génération de berbérisants marocains, qui sont, dans une large proportion, originaires du domaine chleuh. Ces travaux récents, totalement intégrés dans les grands courants de la linguistique actuelle (l'influence du générativisme notamment y est très forte) se sont d'abord intéressés a la morpho-syntaxe, puis plus récemment au lexique et a la phonologie.

Ce développement vigoureux de la recherche sur la langue et la littérature chleuh est, dans une certaine mesure, relayé par le dynamisme de la société civile chleuh, notamment soussie : la plupart des publications berbères, scientifiques ou culturelles, parues au Maroc depuis 20 ans sont l'oeuvre de Chleuhs; de même, les associations culturelles les plus actives et les plus efficaces sont pour l`instant presque toutes chleuh. Le dynamisme et l'efficacité de l'Association de l`Université d'été d'Agadir, qui a déjà organisé quatre rencontres importantes depuis 1980, mérite tout particulièrement d'être signalés.

Littérature :

Comme toutes les grandes régions berbérophones, le domaine chleuh connait une très riche production littéraire orale: poésie et chants, contes, proverbes ... dont de nombreux corpus sont disponibles. Le vecteur traditionnel des formes “nobles” était des chanteurs poètes itinérants (rrays / rrways), maintenant largement relayés par les supports modernes: disque d`abord, puis radio et cassette.

Une des particularités marquantes de cette région berbère est certainement l'existence d'une tradition littéraire écrite en caractères arabes assez dense, vieille de plusieurs siècles. Les pièces sont essentiellement d'inspiration religieuse: textes doctrinaux ou poésie d'édification (hagiographique ou autre). Ces manuscrits, dont les plus célèbres sont ceux d'Awzal (vers 1700), circulent dans le milieu des clercs chleuhs; ils semblent n'être que le résidu des pratiques plus larges de l'époque médiévale (notamment almohade) puisqu'Ibn Turnert est censé, aux dires des historiens arabes, avoir traduit le Coran en berbère. On notera d'ailleurs que les oeuvres littéraires contemporaines écrite par des Chleuhs sont toutes notées au moyen de l'alphabet arabe (Moustaoui, Idhelkacem, Assafi, Cf bibl.).

(Encyclopédie berbère, tome XIII, 1994)

Transcription :

. c se prononce comme le ch français. Exemple : ackid (venir).
. γ / gh : se prononce comme un r grasseyé. Exemple :amaziγ / amazigh .
. Les lettres tendues sont doublées.
. x se prononce se prononce comme dans xdm (travail), afrux (garçon).
. q se prononce comme dans aqdim (vieux).ssuq ,marché
. L'Ayn (ε) arabe se note à. Exemple : aεrab (arabe).
. g se prononce comme dans agadir.
. u se prononce comme le ou français. Exemples : asafu (flambeau), afus (main).
. ḥ se prononce comme dans muḥmmad , Moh'ammed.

1 commentaire:

Jean-Luc Vautravers a dit…

Bonjour,

Très bonne initiative que ce blog ! Mais je crains que le vocabulaire savant utilisé ne décourage les internautes, qui buttent déjà, à la 12e ligne, sur la "spirantisation des occlusives" ! Et je pourrais multiplier les exemples.

Sans vulgarisation, il n'est pas de bonne communication.
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